Lectures radiophoniques #3 - "La Pierre-Monde"

Introduction à la Créolisation et à la Diversalité : je vous propose quelques extraits du texte "Dans la Pierre-Monde" de Patrick Chamoiseau, écrivain et théoricien martiniquais de l'Ecole du Tout-Monde. C'est une pensée de la multiplicité - nourrie d'histoire, d'anthropologie, de littérature, de poésie et d'engagement politique - que Chamoiseau nous offre pour comprendre et penser le monde qui « va en créolisation ».
Diffusion sur Radio Escapades le 2 avril 2020 et podcast ici.
Peinture d'Alexandre Bertrand.
Musiques : Akademi Tambou la Gwyan, Ilê Aiyê, Leiya McCalla, Maciel Salu, Aurita Castillo, Charles Mingus, le défilé de mardi gras de Basse-Terre, Eugène Mona.

Lectures radiophoniques #2 - "Amor Fati"

Cette fois c'est du Pierre Bourdieu !
Pour continuer nos explorations anthropologiques, je vous propose deux extraits de l'incontournable essai de Pierre Bourdieu : la Domination masculine (1998) à partir de deux illustrations du concept d'amor fati, l'amour du destin. Nous entendrons tout d'abord son analyse de la virilité comme phénomène social incorporé puis sa tentative de définition de l'amour, comme une mise en suspens de la domination et des rapport de force. 

Diffusion sur Radio Escapades le 26 mars 2020 et podcast ici.
Des voix de femmes vous accompagneront dans cette lecture : Les Kapsber'girls, Claire Lefilliâtre et Vincent Dumestre (Monteverdi), Filusa, Dog Faced Hermans, Kompromat et Adèle Haenel, Julie Azoulay.

Lectures radiophoniques #1 - "Vivre plus loin"

Vivre plus loin.
Je vous propose pour cette première lecture un article de Nastassja Martin, "Vivre plus loin" publié dans la revue Terrain n°66 en 2016, version électronique disponible ici.
Diffusion sur Radio Escapades le 25 mars 2020 et podcast ici.
Musiques : Leila Martial, Artùs, les Evènes en spectacle (Kamtchatka), Mansfield TYA.
Pour continuer le voyage, lire le roman Croire aux Fauves de la même autrice.

Faire d'ici dense - (politique de la fabrique sociale orale) - Partie 3 - Performance


Au cœur de cette fabrique sociale orale et de ce lyannaj qu'il nous convient de réaliser au jour le jour, en les considérant comme un mouvement dynamique et sans fin, nous devons « faire d'ici dense » en reconsidérant nos icis dans toute leur densité et leur immanence. Voilà une performance commune à l'humanité qui résiste aujourd'hui. Je proposerai dans cette ouverture quatre principaux mouvements, déjà identifiés grâce à nos discussions préalables, nos terrains de recherche, nos rencontres inattendues : le lieu, le réel, la réappropriation, l'irrécupérabilité.

Le lieu, pour reprendre encore les influences du Tout-Monde, est un préalable au travail politique et culturel du lyannaj : « c'est à partir de mon lieu que je peux voir te comprendre le monde »1. Le lieu dépasse ici la notion de territoire, trop délimitante, concurrentielle et excluante, pour préférer une définition épaisse, dense et dynamique. En effet, le travail commence par un « faire lieu », en explorant les différents moyens de création et de réalisation du lieu, notamment grâce aux nombreux savoirs ethnologiques de fabrication de commun, et se prolonge par un « faire lien » entre nos différents lieux. 


Le réel devient également un point sensible et un enjeu majeur dans le monde contemporain : il nous faudrait sans doute travailler notre rapport au réel, soit la relation à notre environnement proche et tangible sur lequel nous pouvons encore agir, à notre échelle, et par lequel nous sommes potentiellement agis au quotidien. Nous gagnerons à porter attention à notre entière sensorialité (vue, ouïe, odorat, goût, toucher...), à être curieux – au sens étymologique du souci et de la préoccupation, du « prendre soin » - , à se permettre d'entretenir des rapports poétiques à cet environnement.


La réappropriation, dynamique inhérente à la fabrique sociale orale, devient une condition nécessaire à la constitution de lieux et à la reprise de notre sensorialité dans le réel. Se réapproprier l'espace, le temps, nos sens, puis le sens des choses et des mots, c'est un mouvement décolonisateur face au capitalisme, c'est une remise en question de la propriété comme principe exclusif et excluant. En dépassant la notion de légitimité, qui nous conditionne dans un monde de « places », et celle de possession comme caractéristique dominante et immuable, la réappropriation devient un jeu culturel et vital dans lequel on accepte justement « d'être possédé » par le lieu, par le réel, et par l'environnement tangible qui nous entoure. Se décoloniser, c'est alors récuser les normes colonisatrices des moindres recoins de notre existence, et reprendre la main avec humilité sur les conditions de cette existence. C'est refuser les dominations injustes et avilissantes, mais admettre d'« être pris » par cette tangibilité, comme l'écrit Yannick Ogor2 : « ne pas être indifféremment ici ou ailleurs », « vouloir manquer à son quotidien » et, j'ajouterais, accepter son rôle déterminant dans l'Histoire.

L'irrécupérabilité en dernier point. Une guerre de réappropriation est déjà déclarée depuis le siècle dernier : nous savons que le capitalisme récupère tout. Après l'exploitation de l'espace, de la terre, du sous-sol, de l'eau, de l'air, c'est face à l'extractivisme du temps, de nos âmes, et de nos humanités que nous devons faire face. Enfin, c'est la critique du capitalisme elle-même qui se voit récupérée. L'effondrement et sa gestion future deviennent eux-mêmes des sources d'enrichissement. L'investissement dans l'avenir de la planète est d'ores et déjà côté en bourse. La culture, faire valoir superficiel de liberté et de démocratie, renforce alors ce qu'appelait Pierre Bourdieu le « paradoxe de la doxa », le confort et les maigres intérêts que nous trouvons tous quelque part dans ce système injuste qui se reproduit donc malgré ses terribles défauts.

La fabrique sociale orale peut-elle nous aider à être irrécupérables ? À ne plus participer aux discours convenus, aux transitions illusoires, à l'angoisse du « à quoi bon » ? Oui, nous sommes des ethnologues à croire que la culture comme lyannaj constitue une ressource humaine nécessaire et réelle pour résister au cynisme généralisé. Nous sommes des ethnologues à travailler pour redéfinir des valeurs-qui-comptent comme la réappropriation culturelle, l'invention de traditions, la fête ou encore la joie. Nous sommes des ethnologues à ne plus vouloir de valeurs comptables et quantifiables, mais à observer et mettre en exergue des valeurs qui nous font devenir « valeureux », qui nous fournissent le courage nécessaire à une telle performance.

1Patrick Chamoiseau, Dans la Pierre-Monde, consultable sur https://www.potomitan.info/divers/pierre.php.
2Le paysan impossible. Récit de luttes, Les éditions du bout de la ville, 2017.

Faire d'ici dense - (politique de la fabrique sociale orale) - Partie 2 - Document


J'acquiesce lorque Jean-Noël Pelen nous dit que « l'ethnologue est fréquemment un être mal défini qui recherche dans ses « voyages » une part de soi que lui-même ou l'histoire des hommes aurait égarée »1. L'ethnologie elle-même s'est constituée comme discipline au moment d'un grand basculement que l'on appellera ici le « tournant culturel »2. Après le moment où l'industrialisation, perçue comme une révolution, et l'idéologie du Progrès qui l'accompagne, participent peu à peu à une relégation des cultures populaires et rurales à des manifestations humaines arriérées, ignorantes, entravant l'évolution de la société et l'émancipation du peuple3, une réflexivité culturelle apparaît. Un regard nouveau, témoin de cette délégitimation, va se porter sur ces cultures avec un petit c, pour en faire , entre autres, des objets d'étude ethnologiques. L'ethnologie ne serait pas uniquement une réaction à la disparition culturelle, ni même une prévention de l'effacement, elle constituerait bien un des symptômes de cette disparition. Son regard intéressé et attaché aux cultures populaires cohabitera tout au long du XXe siècle à celui de la civilisation et du progrès, d'abord condescendant puis progressivement exotisant, romantique et opportuniste y projetant de nouvelles pistes politiques et économiques.



Ainsi fleurissent les collectes d'objets, les musées de société et les collectages, ces prélèvements de récits humains témoignant d'un temps, d'un lieu, d'un savoir, d'un regard, d'une langue, par l'histoire, la musique, une comptine, un proverbe... La parole qui dit qu'il n'y a plus les mots, les pas qui marquent l'absence de la danse, le sourire qui transmet ce qui subsiste. Des collections de documents témoignent alors du présent, nourrissent la compréhension du passé ainsi que la recherche et la création artistique. En 2017, grâce à un travail autour de la mythologie grecque et du long voyage d'Ulysse en Méditerranée4, je redécouvre dans mes affaires une archive sonore réunissant mon arrière-grand-mère et une partie de sa descendance sur trois générations. Cette situation de collectage amateur avait été initiée par un oncle, alors âgé de vingt ans, qui n'avait aucune prétention ethnologique mais une nécessité de connaître le récit familial de l'exil, ici double, depuis des îles siciliennes vers la Tunisie à la fin du XIXe siècle, puis vers la France dans les années 1950. Un tel document, réalisé ni par un scientifique ni par un journaliste et ne parlant que de petites gens et de leur quotidien, n'avait a priori aucune valeur historique au-delà du cercle familial. Il témoignait pourtant d'une certaine densité d'expériences, de savoirs et de récits. Je redécouvre alors ma présence lors du collectage, âgée de trois ans, en interaction avec ma mère, ma grand-mère et sa propre mère, ainsi qu'une langue officiellement abandonnée chez nous, ces deux dernières parlant un « sicilien de Tunisie » qu'elles nommaient il bastardo. J'entends mon arrière-grand-mère parler de « race commune » entre Siciliens, Maltais et Arabes ; chanter en plusieurs langues ; rire de la condition féminine de l'époque et fustiger le patriarcat ; raconter les rapports de classes à Tunis, l'Etat colonial, les cloisonnements et passerelles entre peuples cohabitant le même pays. Cette archive me fait brusquement peser la déculturation familiale, réelle et tangible, en donnant une mesure de l'oubli culturel : les langues perdues, les détails de l'exil, les précisions du voyage, de ses causes et de ses conditions, les relations amicales et familiales effacées, les clivages idéologiques entre cousins, les savoir-faire du pays et les adaptations communautaires... Mais elle me permet tout à la fois d'apprécier les traces, les restes, les survivances d'un monde que je croyais perdu et inconnu et de considérer le récit et l'art du récit eux-mêmes comme le principal héritage d'une famille d'exilés. Quelle réunion familiale ou repas festif n'était pas traversé, toute mon enfance, par les récits et anecdotes de « la vie d'avant », par les cartographies mentales et conflictuelles de la ville de Tunis avant la guerre, par les saveurs d'une cuisine qui se revendiquait de toutes les îles et de toutes les côtes ? L'archive était là depuis 35 ans sur une bande magnétique dans un placard puis finalement numérisée sur un disque dur. Elle attendait l'oreille et l'intérêt qui allaient transformer le caractère anecdotique du document en élément de réinvention, de reconstruction d'un imaginaire collectif et individuel, en élément du récit lui-même. Elle faisait émerger une seconde contradiction de notre époque : une frénésie patrimoniale nous incite à documenter, enregistrer et archiver depuis le tournant culturel, mais n'est-ce pas une société de l'oubli que nous construisons malgré ces réserves de collecte, comme si nous élaborerions des oubliettes de nos mémoires5 ?


Ce collectage familial avait certainement fait germer en moi une tendance au regard et à l'écoute ethnographiques. En immersion dans une énergie familiale enveloppant l'aïeule prête à se raconter, l'enfant que j'étais apprenais à donner de la valeur à des récits que même leur narratrice sous estimait dans leur portée historique et politique. Ce n'étaient pas uniquement les informations documentées qui prenaient alors de la valeur mais la situation de collecte en elle-même et la relation d'échange entre les membres de la famille. En effet, cet acte ethnographique témoigne d'une confiance mutuelle entre les participants. Ce qui assimilait bel et bien l'acte ethnographique à un acte politique dans lequel un contrat de confiance permet de se raconter, de se rendre visible à l'autre tout en repectant les silences, les zones d'ombre, l'indiscible. En acceptant les opacités6. Dans une époque d'injonction identitaire de la « transparence », nous sommes tous insidieusement incités à dire qui nous sommes sensés être. Parfois en nous réduisant nous-mêmes à quelques-unes de nos qualités-étiquettes irréductibles comme le genre, la couleur de peau, la nationalité, l'âge, la classe sociale, la profession... Le fondamentalisme culturel, devenu depuis la fin du XXe siècle un néo-racisme banalisé et le terreau d'une vision essentialiste de la culture et des peuples, ne voudrait alors que nous ne prenions la parole que depuis ces étiquettes ou ces ethnos identifiés et transparents7. Comment prendre la parole depuis une autochtonie sans être réduit à une expression singulière et minoritaire alors même que les tribunes autochtones ont justement une portée politique commune à tous les humains ? Nous sommes des ethnologues à critiquer l'injonction identitaire et le fondamentalisme culturel, à entendre les point de vue divers qui émergent de tous côtés de la planète en révélant leur portée universelle. Nous sommes des ethnologues à refuser de faire de la culture une « chose » délimitée, limitante, irréductible et marchandable. Nous sommes des ethnologues qui voulons faire de l'acte ethnographique un acte politique, un maillon du grand travail de lyannaj qui nous reste à entreprendre.

Le « lyannaj » est un mot créole et dense qui pourrait traduire celui de culture, telle que nous l'entendons. Il définit la culture comme une action, un mouvement visant à relier ce qui a été volontairement séparé (par la colonisation, par l'exploitation, par le capitalisme, par la dématérialisation du monde...) : les mots et leur sens, la pensée et l'action, l'esprit et le corps, les humains et leurs savoirs ancestraux ou langues, les humains et les autres espèces, les humains et leur environnement naturel, ou encore les humains entre eux. En tant que discipline spécialisée dans les phénomènes culturels, l'ethnologie doit prendre ses responsabilités en donnant, à tous, les outils intellectuels, conceptuels et pragmatiques, qui permettront une repolitisation de la culture. La fabrique sociale orale demeure un espace privilégié d'expérimentation et de réalisation de ce lyannaj.

1Jean-Noel Pelen, Le récit au miroirs, textes inédits.
2Le Cultural turn correspond à un changement de paradigme culturel, notamment dans les cultural studies, d'abord du point de vue académique mais plus largement dans la société avec une considération dense voire saturée de la culture en tant que telle. Lire sur ce point David C. Chaney, The cultural turn ...(1994) et Erik Neveu, « Le voyage des cultural studies » in L'Homme, 187-188 (2008).
3Jean-Noël Pelen, « Du progrès : émerveillements, aveuglements, résistances » in Le Monde alpin et rhodanien (2001).
4Mission au sein du Cabinet des Mythographes, http://lecabinetdesmythographes.blogspot.com.
5À noter que l'oralité « seconde », née avec l'apparition des moyens de reproduction technique, se distinguerait de l'oralité première qui est intrinsèquement constituée de la mémorisation d'un canevas, d'un pattern, d'un modèle de récit et de la variation individuelle autour de ce modèle mémorisé. Depuis la possibilité de l'enregistrement, la mémorisation est en grande part marquée, voire incarnée, par un document originel stocké et archivé en guise d'étalon culturel. On peut se demander dans quelles mesures cette forme d'oralité tendrait à reproduire plus fidèlement le modèle, à considérer des interprétations et variations individuelles elles-mêmes comme partie du canevas.
6Voir Édouard Glissant sur le droit à l'opacité dans Introduction à une poétique du divers (1996).
7Voir David Graeber, Pour une anthropologie anarchiste, Lux, 2006

Faire d'ici dense (politique de la fabrique sociale orale) - Partie 1 - Matérialité



Comme « entrée en matière », je souhaiterais en contre-pied ouvrir sur la notion d'immatérialité que nous associons, par l'usage, à celle d'oralité, et que nous retrouvons régulièrement dans le cadre de nos recherches ethnologiques dans le terme de « patrimoine culturel immatériel » (PCI). Je ne retracerai pas ici l'extension du champ patrimonial depuis les biens privés du patriarche transmis à sa descendance jusqu'au patrimoine mondial de l'humanité, en passant par le patrimoine national ; ou depuis les objets meubles jusqu'aux parcs naturels en passant par les œuvres d'art ou les monuments historiques... L'immatérialité arrive dans cette extension pour distinguer le patrimoine ethnologique des formes préalables et tangibles de patrimoine déjà reconnus. La prétendue immatérialité de la culture participe en fait d'un mythe de l'autonomie de la culture, d'une dissociation voire d'une « délivrance » de la culture des conditions socio-économiques de sa production. Des conditions de vie de ses producteurs. Cette idée d'immatérialité nous ferait presque croire à une libre circulation des oralités, indépendamment de la non-circulation des humains qui les portent et les pratiquent. Cette dépolitisation de la culture rend possible une des plus grandes contradictions contemporaines à laquelle nous devons faire face : celle d'une mondialisation de la culture dans le renforcement des inégalités et des frontières. Lorsqu'en 20031, l'Unesco publiait la convention de sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, je pris la décision quelques mois plus tard de partir observer la circulation de musiques brésiliennes hors de leurs localités et ses effets sociaux et culturels sur les dites musiques, puis sur les parcours des musiciens brésiliens et étrangers. Je pus alors apprécier, à partir de tous mes sens, l'immatérialité des phénomènes culturels tout comme, et de façon indissociable, leur matérialité : celle des musiques, des instruments, des apprentissages, celle des carences économiques, des « bricolages » et savoir-faire populaires, celle des modalités d'échange entre Brésiliens et étrangers etc. Rappeler l'existence de la matière indissociable de l'immatérialité culturelle, c'est relier les cultures à leur environnement, à leur peuple et remettre l'ethnologie, et les sciences humaines en général, à leur nécessaire place politique. Celle du dévoilement des mécanismes sociaux en tant que phénomènes culturels, historiques, politiques et non naturels. Tout comme la culture n'est pas autonome du monde qui la produit, et ne vit pas pour elle-même, l'ethnologie n'est pas en dehors du monde, elle le décrit de l'intérieur, de près et participe d'une compréhension et d'une conscience du monde qui dépassent son propre intérêt scientifique.


L'expérience ethnographique transforme en premier lieu l'ethnologue lui-même. En transformant sa propre matière : son corps, sa pensée, son regard, sa parole, son écoute et ses actes. Pour ma part, que ce soit à Nice, au Brésil, en Finlande, en Camargue ou dans les Cévennes, chaque terrain, avec les conditions de disponibilité temporelle et sensorielle qu'il ouvre, m'a donné accès à une politique de l'oralité au cœur des « échanges-qui-changent » pour reprendre l'expression de Patrick Chamoiseau, un auteur prenant part à l'école créole du Tout-Monde qui signait en 2009 l'irréductible lien entre matérialité économique et immatérialité culturelle dans le Manifeste pour les « produits » de haute-nécessité2. Changer notre rapport à la matière, à la culture, au monde et aux autres demeure une nécessité en vue de décoloniser notre imaginaire, avec la conviction que cela peut avoir des effets tangibles. Une vieille idée coloniale et ethnologique subsiste dans nos disciplines : celle que nous nous définirions uniquement par rapport à un « Autre ». L'altérité deviendrait alors finalement asservie aux intérêts identitaires des sociétés dominantes qui observent, et qui ont pu voir sans être vues pendant des siècles de colonisation et de Lumières. Mais c'est grâce à ces « Autres » rencontrés sur mes terrains que je réalisais que l'on ne pouvait se définir que par rapport à soi-même et à sa propre culture. L'Autre avec un grand A n'existait pas, et l'échange-qui-change le fait advenir comme un-autre-que-moi qui accepte autant que moi d'être « changé » par la rencontre. A commencé alors ce processus de décolonisation de mon imaginaire, en prenant peu à peu conscience de mon propre savoir culturel, de mon pays, de ma relation à lui, de mon héritage populaire et intellectuel et de la déculturation profonde qui traverse encore mes ancêtres, mes proches, et l'essentiel de mon parcours de vie. C'est bien plus tard, en Bretagne, qu'un autochtone m'a dit, citant un poète de chez lui : « Il n' y a pas d'ailleurs où guérir d'ici »3



1La charte fut ratifiée par le Brésil et la France en 2006.
2Écrit pendant le mouvement social de 2009 aux Antilles, en Guyane et à la Réunion par neuf intellectuels antillais dont Patrick Chamoiseau et Ernest Breleur.
3Eugène Guillevic in Du domaine, Poésie, Gallimard, p. 41.

2020



Pour cette nouvelle année, l'ethnologie sera de la partie : inventaire patrimonial décalé, prolongement de la conférence gesticulée, recherches avec 1Watt, travail sur les tabous avec Au Poil, radio live de collectage au présent, regards croisés dissidents entre Occitanie, Bretagne et Morvan, écritures carnavalesques et contre-hégémoniques... Et tout ça sur des chemins collectifs, politiques et artistiques. Rien ne va plus, la roue tourne et on mise tout sur le sens !

Cultures à toutes les sauces !

La conférence gesticulée repart en tournée en novembre 2019 :
Jeudi 7 à Figeac, 19h à l'auditorium de l'école de musique et atelier le vendredi matin "Invente ta fête traditionnelle"
Lundi 11 en Suisse, 9h à l'Université de Lausanne lors du séminaire de Monika Salzbrunn
Samedi 23 à Paris, 20h salle St Bruno (18e) pour la fête de l'ethno et l'AG de l'AFEA
"Culture à toutes les sauces" s'engage déjà vers quelques rendez-vous en 2020...


D'Ici Dense - Résidence d'écriture phase 2


Après une première année d'écriture en Occitanie (Languedoc, Provence et pays niçois), le duo D'Ici Dense se replie en Bretagne pour plusieurs mois : terrain ethnographique, entretiens, observations, "hétérographies"... Actualités et retours de terrain ici. Le projet de création est soutenu par le Logellou (22) et Fem Collectiu (34). La page fb est ici, et mon contact  pour plus d'informations.

Radio Skyvall à Germ en Louron - bientôt en écoute...


C'est en août dernier, dans le cadre des rencontres Visatges-Vilatge à Germ, que Radio Skyvall s'inventait en 24heures et s'installait Chez Lily le temps d'une veillée villageoise. Cette radio, dont le nom provoquait déjà l'écho de la vallée, a pu bénéficier des petites mains et oreilles de plusieurs participants et/ou habitants pour composer une émission de plus de deux heures avec des lectures, des interviews, des jeux et des interventions de musique improvisée grâce aux artistes associés à l'aventure. C'est un partage et une réflexion autour de la notion de communalité qui fut proposée ici sous forme radiophonique éphémère et participative. En écoute ici !

Radio Garriga 3000 à la Fête du Pois-Chiche


RG3 a réapparu au sein de la magnifique fête du pois-chiche de Montaren (30) en mai dernier. L'émission de radio-crochet et de collectage public est désormais en ligne ici. Radio Garriga 3000 est une coproduction du Ministère des Rapports Humains et du TàD-Id, soutenue ici par la Fédération des animaux Totémiques pour une participation à la fiche d'inventaire de la fête du pois-chiche au patrimoine culturel immatériel.

Au Poil vous met la fève...

Au Poil vient d'achever son accompagnement par le "Dispositif Cévenol" avec une belle sortie de résidence à la Filature du Mazel (Notre Dame de la Rouvière) vendredi 24 mai. Cette année de structuration a permis de consolider le nouveau spectacle, nouveau répertoire, nouveau bestiaire, nouvelle mise en scène aussi grâce au Ministère des Rapports Humains et à Gérald Rigaud. Merci à tous ! Nous travaillons également à l'édition d'un beau carnet de chant agrémenté d'illustrations animales, végétales et torrides... Bientôt vous pourrez retrouver le duo velu et zélé au Festa Fougasse le 13 juin et à la Grange le 12 juillet ! Miaou !!!

Vous reprendrez bien un peu de Culture à toutes les sauces ?

L'ethno conf refait quelques apparitions cette année : le 19 juin avec l'Université Populaire de Bordeaux, le 24 juin pour l'Université Populaire d'Arcueil (94), le 4 août à St Gervais d'Auvergne pour le festival Comboros et les 21 et 22 septembre pour les Journées Européennes du Patrimoine à Hérépian (34)... Pendant ce temps, un paquet de nouvelles conférences gesticulées poussent partout !

D'ici Dense - 1ère étape




Le duo Vaillant-Le Gac a présenté en public une première étape de travail de leur création D'Ici Dense à Coaraze (06) en avril dernier : une veillée autour d'une table, d'une rencontre, d'une collecte et d'un dialogue avec les paysages, les sens, la poésie et la politique. Quel rapport poétique peut-on encore cultiver avec "son pays" ? L'ethnologue et le musicien se jouent de leurs rôles et questionnent leurs propres parcours, entre autochtonie et communauté imaginée. D'ici Dense a déjà bénéficié de l'accueil du Bistrot de la Castellane à Mosset (66), de Chez Lily à Germ (65), du Pech d'André à Azillanet (34), de la mairie de Coaraze (06). Prochaine résidence début juin à l'Ostau dau pais Marsilhès à Marseille !

2019 !

C'est parti ! On lâche rien, c'est le moment d'enfoncer le clou !

Pour commencer, les 28 et 29 janvier, j'interviendrai dans un colloque bordelais sur les croisements entre recherche, animation et expérimentations artistiques. J'y parlerai du TàD, de conférence gesticulée et de création interdisciplinaire à partir de l'exemple du Duologos avec 1Watt (à St Rémy de Provence le 31 janvier !). J'y rencontrerai aussi du beau monde et retrouverai des camarades (tadettes, gesticulantes etc).
Ensuite, sur fond de période carnavalesque, on partira sur les routes avec Au Poil pour réaliser notre mission de salubrité publique autour de l'amour, des animaux psychopompes et du pet. Entre autres Brest le 21 février, Rochefort en Terre le 22 février, Notre Dame des Landes le 23 février, Nîmes à Turbul' le 1er mars... Toutes les dates bientôt sur le FB du duo.

2019, c'est aussi "Culture à toutes les sauces" qui continuera sa route dans toute la France et le TàD qui reprend du service en formation et collectage (à suivre ;-) !

C'est aussi un colloque de "carnavalogie" à Vitré en avril...

2019, c'est surtout une nouvelle création avec Gurvant le Gac, une invitation à vivre un moment hybride et dissident, entre la Bretagne et l'Occitanie.




Culture à toutes sauces... continue.

La conférence gesticulée "Culture à toutes les sauces" continue tout doucement sa balade au travers du pays. Une belle traversée en cette fin d'année entre Amiens et La Brigue, en passant par Noisiel et Nice ! Donc dernière de l'année ce samedi 15 décembre au foyer de La Brigue à 20h. Repas à 19h pour se chauffer avant. En 2019, ça ne s'arrête pas non plus. On lâche rien !



D'ailleurs, 2018 aura été l'année du premier "Mont'ta Conf" dans notre sud (en partenariat avec l'Ardeur et le Merlet) : 8 nouvelles conférences gesticulées sur le territoire (Hérault-Gard-Lozère) : accouchement, loisir des enfants, jeunesse, écoles de commerce, vieillesse, prise de parole, migration, difficultés d'orientation et d'insertion... À suivre pour les dates de représentation auprès de la nouvelle équipe de l'Université populaire gesticulante du Clapas (UPGC), renforcée par cette nouvelle bande de gesticulants d'Occitanie et d'ailleurs.
En 2019, ça ne s'arrête pas non plus. Des sessions de formations s'organisent pour répondre à la demande !!! On lâche rien !
Demande d'informations : upgc.montpellier@gmail.com

Course Libre


"Course libre" reprend en 2019 ! À suivre...

Duologos "Course Libre"


Une nouvelle expérience pluridisciplinaire avec une création ethnologie/arts de la rue, une rencontre entre Anaïs Vaillant et Pierre Pilatte de la Compagnie 1Watt, sur le thème de la bouvine.

C'est ce samedi 15 septembre pour les journées du Patrimoine à Arles, rendez-vous devant le Museon Arlaten à 12h30 et 17h30. Proposé par le Citron Jaune.

Intervention dans le cadre des Rencontres Nationales de la Famdt 2018

Tradition et émancipation ? 
(extrait de la communication du 15 juin 2018, Gignac)

S'il faut prendre la tradition ici comme on prendrait un taureau par les cornes – selon l'expression de JM Lucas – je continuerai alors avec la métaphore filée des jeux taurins, une tradition très forte en pays camarguais et jusqu'en garrigue langedocienne. Une tradition culturelle qui porterait tous les stigmates d'une tradition conservatrice et qui pourtant se pose toujours la question de son existence et de sa continuation.

Mon abrivado(arrivée) sera une définition rapide de la tradition. La « tradition » est généralement confinée dans le champ de la reproduction, de l'imitation, de la contrainte voire de l'oppression, de la prédominance du collectif sur l'individu et donc associée à l'impossible expression et création individuelle. Elle est également opposée à la notion d'émancipation qui de fait est une remise en question des héritages, des dominations, et une affirmation de l'individualité contre toutes les reproductions sociétales qui nous détermineraient. Avec le collectif Còp Sec, et en lien avec mes travaux d'anthropologie que je mène depuis près de 20 ans, nous souhaitons nous réapproprier la notion de tradition comme alternative culturelle voire comme contre-culture : notre inscription dans un pays, dans une langue, dans un férial calendaire, est l'affirmation et l'encouragement d'une auto-estime collective à partir de toutes les cultures minorisées qui nous traversent. C'est prendre le parti d'expressions artistiques et culturelles non relayées par les pouvoirs institutionnels et les médias dominants en travaillant à leur transmission malgré le manque d'infrastructures et de reconnaissance politique. C'est renouer un lien précieux avec nos cultures populaires pour lutter contre leur instrumentalisation par les extrêmes identitaires et marchands. C'est lutter contre l'orthodoxie enfermante des puristes en permettant à tous l'autocritique et l'autodérision nécessaire à nos cultures que certains voudraient excluantes et austères. Ces cultures locales, trop dominées mais jamais soumises, nous les faisons vivre, nous jouons avec, nous en rions et tout cela sans jamais en évacuer la substance dont nous revendiquons tout l'intérêt : le SENS. Celui que nous recherchons, que nous redéfinissons collectivement chaque jour, celui que nous défendons face au désenchantement globalisé et au cynisme. C'est à partir de traditions festives et musicales inventées et ré-inventées que nous travaillons ce sens, avec la création, l'accueil de tous et l'encouragement de l'expression individuelle et collective.

Un coup de barrièreest inévitable ici envers la notion de culture. Nous devons, en tant qu'acteurs du monde « culturel », rester vigilants aux usages de la notion de « culture » devenue un subterfuge idéologique pour d'une part dépolitiser les conflits sociaux (la culture serait un espace consensuel dans lequel le peuple est invité à entrer pour sublimer sa colère ou sa violence) et d'autre part essentialiser les conflits en déplaçant les problématiques sociales et économiques vers des incompatibilités ethniques et des frontières irréductibles entre des cultures refermées sur elles-mêmes. Avec Còp Sec, nous défendons une idée non réifiable de la culture (sans frontières ni limites) et une définition fondamentale de la culture comme : substance de la vie collective (fête, musique, nourritures...) ; moyen de survie, de pensée et de poésie dans le capitalisme mondialisé (remise en question du modèle dominant et imposé) ; prise en considération de l'intérêt général et de la vulnérabilité des humains (l'enfance, la vieillesse, l'exil, la maladie, la folie...) en faisant des choix politiques clairs (éducation, formation, logement, protection sociale, recherche etc)... D'autres coups de barrières seraient nécessaires ici notamment sur la notion d' « universel » (qui peut s'avérer être généralisante et oppressante), sur celle de progrès qui derrière ses attributs positifs (vivre mieux, liberté, égalité, fraternité) a permis d'imposer depuis le XIXe siècle une course du monde dont nous savons aujourd'hui les effets désastreux (destruction de la planète, libéralisme, inégalités croissantes au niveau mondial, frontières plus fortes, grands projets inutiles, guerres...), et tout cela en délégitimant les savoirs populaires et traditionnels sous prétexte d'ascension sociale ; et enfin sur la notion d'humanité elle-même qui semblerait se vider de son humanisme dans l'océan anthropocène.

Je choisis une bandido(départ) sur le thème de la légitimité intrinsèque de la tradition. Nous engageons ce processus de légitimation à plusieurs niveaux :
  • en dépassant l'opposition entre une culture « légitime » qui serait émancipatrice et une culture « traditionnelle » contraignante et reproductive et cela par la critique de toutes les hégémonies culturelles ;
  • en cherchant dans les héritages culturels des sources et espaces de résistance au système dominant, comme des savoir-faire et des connaissances en accord avec notre désir d'accueil, de générosité et de curiosité et avec notre refus de la marchandisation et de la destruction des ressources naturelles et culturelles. Nos luttes et nos cultures minorisées se légitiment ainsi les unes et les autres ;
  • en créant et entretenant notre « pouvoir culturel » soit notre capacité collective à fabriquer et transmettre de la culture, en reliant pensée et action, et à inventer des traditions, en reliant passé, présent et futur ;
  • en se réappropriant ce qui constitue la culture et nos droits culturels, par la réhabilitation entre autres de la notion de lieu (avec sa cosmogonie, ses spécificités naturelles, sa faune, sa flore...), de la notion d'espace public (qui n'est pas l'espace de personne mais bien de tous et que l'on ne peut soustraire au peuple pour des intérêts privés) et de la notion de temps (celui qui passe et nous rappelle que nous ne faisons que passer et celui qui, cyclique, revient pour permettre une transmission entre nature et humains, entre humains eux-mêmes, par le biais du rituel et de la fête) ;
  • en remettant en lien ce qui se trouve aujourd'hui divisé, atomisé, isolé et en prenant le risque et le plaisir de l'expérience, du bricolage, du don et de la transgression.
Notre désir de tradition est une nécessité cuturelle d'invention, de lyannaj*, de fabrique de subjectivités et de ré-enchantement du monde. Notre désir de tradition n'est pas orthodoxe mais fidèle et distancé, authentique et parodique, sacré et profane. Inventons nos traditions.


* Lyannaj : nous empruntons ce terme créole comme définition de la culture qui est un lien collectif, un rassemblement des élements volontairement séparés par les pouvoirs dominants (les individus entre eux, les mots et leurs sens...) et une praxis culturelle entre errance et enracinement.

Rendez-vous à la rentrée !

"Culture à toutes les sauces" ne s'arrête pas là ! Vous pourrez me retrouver cet automne à Amiens, Noisiel et dans la Roya (bientôt les dates !). En attendant, petit séminaire estival de gesticulants à Germ pour réfléchir collectivement à nos outils d'éducation populaire et à leur cheminement prochain. Et retrouvailles du TàD avec la traditionnelle Anti-Université d'été...
Bon été à tous !