Single "Terra Querida" de Poplitê

 En écoute ici dans un bel article pour FIP.



Eu pisei na pedra, a pedra gemeu

a água tem veneno querido, quem bebeu morreu

- quero bem mais não posso te amar

Àgua tem veneno, o rio gemeu

o cel caiu, já chorou querido, meu sonho morreu

- te escuto bem mas não posso te salvar

Lascive montagne, tous te croyaient immuable

- C'est irrémédiable, ma course devient fatale.

Au creux de ton ventre se verse une volupté

- Sous l'eau galopante il nous faut nous soulever

O cel já caiu, meu arvore gemeu

pássaros tremem você ouviu ? só pedras crescem

- eu luto bem mas não posso te curar

Pássaros tremem, a minhoca gemeu

não tem mais terra para dançar : eu pisei na pedra

Les esprits cailloux, les insectes besogneux,

nous glisserons ensemble

dans un mouvement périlleux.

Végétaux timides et minuscule femme vallée

- Nous nous bercerons, la montagne est notre alliée

Terra querida, você tá doente

mas eu nao posso te abandonar…


J’ai marché sur la pierre, la pierre a gémi
l’eau est empoisonnée, chérie, qui en a bu est mort
- Je veux bien mais je ne peux pas t’aimer
L’eau est empoisonnée, le fleuve a gémi
le ciel est tombé, tu as déjà pleuré, chéri, mon rêve est mort
Je t’écoute bien mais je ne peux te sauver
Le ciel est déjà tombé
mon arbre a gémi, les oiseaux tremblent as-tu entendu ?
Seules les pierres poussent
je lutte bien mais je ne peux te guérir
les oiseaux tremblent, le ver de terre a gémi
il n’y a plus de terre pour danser : j’ai marché sur la pierre
Terre chérie, tu es malade mais je ne peux pas t’abandonner


Terra Querida
Paroles et musique traditionnelles
“Eu pisei na pedra” + couplets et air additionnels
d’Anaïs Vaillant. Cette adaptation fait référence
aux écrits des penseurs  brésiliens autochtones
Davi Kopenawa (La chute du ciel)  et Ailton Krenak
(Idées pour retarder la fin du monde)


Terra Querida raconte le départ d'une montagne qui ne veut plus faire partie de ce monde en train de brûler et de mourir. Terra Querida s'inspire d'un coco populaire du Nordeste et développe le propos autour d'une fin du monde annoncée mais aussi déjà vécue depuis le point de vue autochtone au moment de la colonisation. Selon les penseurs Davi Kopenawa ou Ailton Krenak, cette fin du monde se manifeste aussi par l'arrêt du rêve, la chute du ciel ou encore par faire le deuil d'une rivière... Avec ce morceau, Poplitê ouvre un dialogue avec une montagne, prise ici comme membre de la famille, qui a décidé de se mettre en mouvement. Nous sommes, ensemble, confiné.es sur une terre malade mais aimée. Ne l'abandonnons pas.

"Notre époque s'est spécialisée dans la création du manque : de sens pour la vie en société, de sens pour l'expérience de la vie elle-même. Cela engendre une très grande intolérance à l'égard de quiconque est encore capable d'éprouver le plaisir d'être en vie, de danser, de chanter. Et il y a plein de petites constellations de gens éparpillés dans le monde qui dansent, chantent, font tomber la pluie. Le genre d'humanité zombie que nous sommes appelés à intégrer ne tolère pas tant de plaisir, tant de jouissance de la vie. Alors, il ne leur reste, comme moyen de nous faire abandonner nos propres rêves, qu'à prêcher la fin du monde. Ma provocation concernant les idées pour retarder la fin du monde suggère très exactement ceci : développons nos forces à pouvoir toujours raconter une histoire de plus, un autre récit. Si nous y parvenons, alors nous retarderons la fin du monde (...) Cela fait 500 ans que les Indiens résistent, à cet instant ce qui me préoccupe davantage, ce sont les Blancs, comment eux vont-ils faire pour s'en sortir ? »

Extraits de Idées pour retarder la fin du monde de Ailton Krenak, éditions Dehors, 2020 (édition française).




Rentrée, expositions et retours de l'été

Le Chant des Masques, la création de masques sonores co-réalisée avec Cécile Février et en collaboration avec Péroline Barbet, s'installe à L'Orbise, musée d'art contemporain à Pont d'Hérault, dans le cadre d'une grande exposition collective intitulée "L'embarras du Soi". À découvrir tous les samedis jusqu'en août 2027 (fermeture décembre, janvier, février).




Et c'est aussi l'occasion de revenir sur une autre exposition intitulée "Carnavals" pour laquelle j'ai pu réaliser un petit film de médiation avec le Musée de Bretagne à Rennes en 2024-2025. Cette vidéo est actuellement en place au Port-Musée à Douarnenez jusqu'en novembre 27 dans l'exposition "Faire les gras, le goût de la fête à Douarnenez", j'y parle de moralisation de carnaval (peut-on / doit-on moraliser le carnaval ?) pensée de façon carnavalesque et dialogique, comme un débat entre l'anthropologue et ses masques antagonistes. En visionnage ici !




Et pour les oreilles, voici un florilège des rendez-vous de l'été.

Vous pouvez écouter "Réveillé.es par la Vieille", table ronde que j'ai eu la chance d'organiser avec les Rencontres chantées du Galeison en juin 2026. La captation et la mise en ligne est assurée par le collectif Forêt Noire, à découvrir par ici.

La radio live et expérimentale du Festival Comboros est aussi en écoute par ici (émission du dimanche), réalisée et animée avec Elisa Trebouville, c'est Radio Combo !

Et bientôt, c'est la rentrée d'Ethno-Vibro, l'effet social total, mon émission mensuelle de sciences sociales alteracadémiques toujours sur Radio Escapades. À suivre...


Implantação de Poplitê, c'est l'heure !



Nous sommes tellement heureuses d'être arrivées à fabriquer cette musique, ce disque, ces textes, cet univers de lutte et de fête, de colère et de joie !

Notre album est accompagné d'un magnifique livret avec les paroles, les traductions, de légères notes documentaires, le tout mis en page par Cléo Lefebvre et Cahuate Milk.

Le samedi 26 septembre : le dernier concert à 5 pour la release party augmenté d'héroïnes supplémentaires (qui nous avaient rejoint en studio l'automne dernier) ainsi que d'un autre concert fabuleux À partir des trobairitz de Rita Macedo, Juliette Minvielle et André Minvielle. Emotion !

Après le départ vers d'autres aventures musicales de Lise Dieumegard, nous continuons l'aventure de Poplitê à 4 musiciennes pour la prochaine saison de concerts.



Poplitê pollinise les rondes, sème les mots, fait germer les chœurs et plante la fête. Notre album Implantação prend le voyage attendu à contre-pied : ce sont bel et bien les effluves du Nordeste qui arrivent ici jusqu’à nous, façonnés par la garrigue. Du Brésil, vous en reconnaîtrez la langue, le rythme, la force poétique et politique, vous en découvrirez des personnages, des esprits, des plumes et des luttes. Nous en apprenons chaque jour l’esprit de résistance, la joie et le débordement. Nous ne pouvons pas faire « comme », nous ne racontons pas de « comme si », nous empruntons un chemin à la fois aérien, souterrain, maritime et urgent qui nous mène vers l’écriture, la magie et la guérison. Nos chansons dessinent les parties visibles d’îles profondes et nécessaires, constituées d’amitiés et de colères, de mouvements et d’ancrage, de pensées nouvelles et d’insoumission. Implantação figure les promesses d’un terreau fertile, composé d’accueil et de soulèvements communs. Tem que levantar poeira !


ÉTÉ 2026

(Les mais furent magnifiques. 

Aussi parce que je montai sur scène auprès de mon père Patrick Vaillant. Une première.)



Une belle façon d'entrer dans l'été est de rendre visite aux feux de la St Jean. Le premier à la Festa Fougassa de Murviel-les-Montpellier - où j'ai la chance de pousser la chansonnette aux aubades auprès de l'accordéoniste Cédric Pierini (samedi 13 juin) , et un second au Pont de Montvert pour une redécouverte de la légende de la Vieille Morte, celle qui ne voulait jamais mourir (samedi 20 juin). En suivant sa course, son chemin, des montagnes, je la retrouve à St Martin de Boubaux pour les Rencontres Chantées du Galeison. Nous y discutons tradition, esprit des lieux, queerness, danses et chants avec Isabelle Cambourakis, Allann Poiroux-Falc'her et Lea Anaïs Machado (le samedi 27 juin après-midi).


Le jour du solstice, nous sommes avec Poplitê à Arles dans l'enceinte même du Museon Arlaten pour la fête de la musique. C'est le retour au musée historique dans lequel travaillent des personnes assez exceptionnelles, brillantes, patientes, appliquées, pertinentes... Ce sont elles qui m'ont fait devenir ethnologue. Et je reviens avec un tambour dans ces murs chargés de culture populaire, de recherche, de poésie. Un honneur ! À visiter bien entendu.

Avec Poplitê d'ailleurs, vous nous retrouverez tout l'été dans de jolis lieux, des festivals plutôt sympas... En attendant la rentrée et la sortie de notre album le 26 septembre ("release party" à Gignac au Sonambule). Les mois de tournée estivale se feront sur fond du podcast "Et la musique, elle à qui ?", documentaire radio sur des appropriations musicales ordinaires et manifestes dans le coin de Marseille. Les premiers épisodes sont en écoute sur Modal Media, la plateforme documentaire de la FAMDT qui a produit cette série. Vous pourrez aussi retrouver tout le dossier autour de la question de l'appropriation culturelle que nous avons mis en place avec la Famdt, Modal et DROM au retour du colloque brestois de décembre 2025.



Et puis pour pimenter un peu les choses, les escales festivalières se multiplient en terme de casquettes :

- Rendez-vous à Raffut ! Les rencontres de la Fédélima, pour une discussion autour des groupes de musique masqués, le mercredi 8 juillet

- Rendez-vous au Festival Résistances le samedi 11 juillet à Foix, pour une discussion autour des fêtes et de leur répression.

- Rendez-vous à St Gervais d'Auvergne pour une incursion surprise et radiophonique en plein Festival Comboros les 8 et 9 août.

Tout cela nous mènera doucement vers l'automne avec un accrochage à Pont d'Hérault de notre exposition sonore Le chant des masques réalisée avec Cécile Février, à suivre...




Printemps 2026

 Avec l'arrivée du printemps, le bilan carnavalesque se fait obligatoire : vous pourrez trouver dans le dernier numéro du journal L'Empaillé un dossier spécial sur Carnaval (avec une petite chronique sur la Cacaminade et ma participation à la discussion générale sous forme d'interview).


Bientôt aussi un petit article sur les cultures populaires et traditionnelles et le champ politique dans le média Transrural Initiatives, la revue des territoires ruraux.

Pour célébrer ce à quoi nous tenons - cerné.es par ce monde violent, injuste, révoltant - nous travaillons toujours sans relâche à créer des espaces de poésie, d'émancipation, de beauté collective et de recueil d'une saine colère qui met en mouvement. Deux moments en particulier à vous partager ici :

- Les 16e Aubades du Festival CHAP ont eu lieu le 26 avril 2026, portées par 140 aubadiers et aubadières, menées par Yannick Saulas, Emilie Olivier, Léa Chikitou et moi-même avec la participation généreuse de Margo Chou, Garniouse, Sanae El Bajnouni, Anne-Laure Carette, la fanfare FONC, le Maracatu Sete Sabia, la batucada Bacana, les Cadavres Exquises, Balelo, Maud Curassier, Mana Serrano, Zouil, Mariane Evezard, les artistes talentueux.ses du village et des alentours entre autres Manuel Molino, Laura Marteau, Clara Aumann, Marie Lusson, la fanfare de l'Avenir, les Tabasse Causse et encore bien d'autres... 





- un nouveau projet de radio-fiction live avec la Compagnie des Chiennes Nationales dans le cadre du projet Vivre ! Chroniques d'un mouvement (accueilli par Ax Animation). Nous avons expérimenté pour la première fois notre dispositif radiophonique de recherche de l'utopie en Ariège, dans le magnifique village d'Albiès, pendant une petite semaine. Pour cette radiographie utopique du coin, j'étais en compagnie de Maïa Ricaud, d'Antoine Chao et Cécile Jarsaillon. Cela a produit Fréquence Utopie, une émission fraîche et participative, révélant la magie collective d'un changement de regard et d'écoute sur son lieu et sa communauté.

L'émission est en écoute ici.

Enfin, vous pourrez me retrouver régulièrement en conférence ou en interview sur le sujet de l'appropriation culturelle, comme par exemple ici pour la radio bretonne RBG aux côté de mon confrère Ary Gordien, ou à Lodève le 10 mai dans le cadre du festival Dia de Tambor ou à Toulouse le 30 mai pour l'anniversaire du collectif La Frappe.





Atelier d'écriture poétique et carnavalesque avec le Théâtre de l'Albarède et le café associatif des Mouffettes

Dans le cadre du Temps Fort Poésie du Théâtre de l'Albarède à Ganges, je propose un atelier d'écriture en trois séances et deux moments de restitution publique en janvier et février.

"La période hivernale et carnavalesque est propice à la fermentation d’une poésie populaire de proximité : nous explorerons le déjà-là et l’invisible, le-dur-à-dire et le qui-n’a-pas-de-nom, la salissure et le pouet-pouet pour un atelier collectif exutoire. Atelier d’écriture et d’oralité, nous jouerons avec les mots pour chuchoter, clamer, chanter… Fai petar !"



ET LA MUSIQUE, ELLE EST À QUI ? Nouvelle série documentaire avec la Famdt

 


Nouvelle série qui démarre pour 2026 sur les appropriations musicales ordinaires, aujourd'hui à Marseille. Rencontres avec des artistes professionnels et amateurs et des chercheur.ses pour comprendre un peu mieux les enjeux autour de la notion d'appropriation culturelle.

À écouter sur Modal Media !

APPROPRIATIONS CULTURELLES, colloque dans le cadre du Festival No Border

Ces derniers temps, j'ai eu la chance de travailler avec l'association DROM pour coordonner un colloque  intitulé "Appropriations culturelles, le légitimité de l'artiste en question dans les musiques populaires de traditions orales" qui s'est tenu dans le cadre du Festival No Border à Brest, en partenariat avec la FAMDT et la scène nationale du Quartz.

Voici un extrait de ma prise de parole introductive au colloque.

"Quand on parle d’appropriation culturelle aujourd’hui dans les médias, elle apparaît principalement comme conflit : on peut la définir comme l’usage superficiel et l’accaparement brutal par un groupe dominant ou une personne de pouvoir, d’éléments culturels appartenant officiellement à une communauté discriminée, minoritaire ou tout au moins non-occidentale… Cela à des fins marchandes ou idéologiques, jouant des stéréotypes et des stigmates par ignorance quand il ne s’agit pas tout bonnement de racisme.

Depuis quelques années, la notion apparaît médiatiquement par le biais d’anecdotes édifiantes tirées de la pop culture (les tresses afro de Bo Derek, la tenue berbère de Madonna etc.) qu’il s’agisse de culture matérielle (comme la mode justement) ou « immatérielle » (comme la musique). Elle apparaît surtout au coeur des mouvements politiques et intellectuels de la pensée décoloniale. Elle est effectivement indissociable de la question coloniale. Parler d’appropriation culturelle c’est rappeler l’asymétrie structurelle des relations entre classes, entre races, entre communautés et nations. C’est montrer la colonialité encore agissante dans nos vies contemporaines c’est-à-dire la persistance du système colonial, officiellement révolu, mais toujours à l’oeuvre culturellement, économiquement, idéologiquement.

Au fil du temps, la définition accusatoire de l’appropriation culturelle a coloré le terme même d’appropriation d’une connotation péjorative. Le mot devient entendu uniquement comme un processus négatif de circulation culturelle en contexte d’inégalité, de domination. Or, l’appropriation peut être reçue dans d’autres termes : elle désigne aussi - assez littéralement - des processus d’apprentissage, de proximité avec l’objet étudié et d’attribution de nouvelles propriétés. Propriété non pas au sens d’un droit de jouissance exclusif, d’une possession légale délimitée, mais propriétés au sens de qualités, de fonctions, de caractères distinctifs. Dans ce sens, l’appropriation peut désigner à la fois un processus de reproduction très fidèle de ce qu’on nous a transmis tout comme, à l’inverse, un processus de définition d’autres qualités, d’autres fonctions et d’autres caractères. Dit de façon triviale, lorsqu’on s’approprie une chose, elle devient nôtre et/ou elle devient autre. On peut dire aussi, contrairement à la définition médiatique qui appuie sur l’ignorance ou le mépris, que s’approprier une chose c’est s’emparer par la pleine connaissance, par la pleine conscience de cette chose… Ainsi nous avons choisi dans le titre de notre rencontre, de donner un pluriel à l’expression d’appropriation culturelle afin de la décloisonner de son sens accusatoire, sans le dénier, et d’en déplier les différentes formes ne serait-ce que depuis nos pratiques musicales. Nous ancrerons donc le débat dans des pratiques concrètes, en reconnaissant que l’appropriationest une catégorie de pratique autant qu’une catégorie d’analyse. 

Du point de vue des sciences sociales, l’anthropologie qui observe les phénomènes culturels a très largement documenté et essayé de théoriser la diffusion de la culture, les transferts culturels, les acculturations, les emprunts et les créolisation en démontrant la plasticité de la culture, sa circulation en dépit de toutes les frontières. L’anthropologie permet de mesurer à quel point la culture peut à la fois être un outil de résistance comme de domination.

La généalogie officielle de la notion d’appropriation culturelle est identifiée dans les années 1970 dans un texte marxiste sur la colonisation culturelle de l’historien et critique d’art britannique Kenneth Couth Smith : il y décrit une culture bourgeoise européenne dont le fondement même est de se renouveler en permanence en s’appropriant des éléments exogènes. Une culture qui s’impose comme bien marchand, comme élitiste et ethnocentrée. Dans ce mouvement complètement intégré au processus colonial, des vestiges du passé, des artefacts, des symboles, des modes de vie de peuples conquis ou dominés sont accaparés, reproduits, imités, assimilés et mis en scène dans les cadres de la haute culture européenne (on pense notamment ici aux processus de patrimonialisation et de muséification…). Pour le canadien Hartmut Lutz, qui pour la première fois en 1990 présente officiellement la notion l’appropriation culturelle comme pour l’historien français Khemaïs Ben Lakdhar qui aujourd’hui se fait le spécialiste de la question en travaillant sur le pillage des cultures orientales par la haute couture française, l’appropriation culturelle est chevillée à la structure coloniale.

L’expression est attribuée un peu trop rapidement à l’histoire des idées états-uniennes, et demeure en France souvent balayée d’un revers de main par les institutions intellectuelles et artistiques, dois-je préciser « universalistes ». L’argument universaliste est le suivant : la culture n’étant pas un objet circonscrit, délimitable, dont on ne pourrait tracer des frontières d’usage exclusif, la culture n’existant pas en tant qu’objet, l’appropriation culturelle n’aurait donc aucune existence effective. Mais cela reviendrait à dire que, comme la race n’existe pas biologiquement, le racisme n’existerait pas non plus… Cette immatérialité et cette incontournabilité de la culture sont d’autant plus avérées quand il s’agit de musique et l’appropriation de la musique pose des questions spécifiques, car nous ne sommes pas face à un objet matériel dont l’appropriation d’un côté provoquerait sa privation d’un l’autre. Pourtant, et nous le verrons aujourd’hui et demain, les questions de propriété, de dépossession, d’expropriation s’incarnent au coeur de polémiques sur l’appropriation et donnent corps à ces objets immatériels. Cette réalité sociale aujourd’hui dénoncée fragilise la posture universaliste qui demeure posture de principe. D’un autre côté, revendiquer des usages exclusifs de pratiques, avec des procès en légitimité et des arguments essentialistes, semble heurter la conception mouvante et relationnelle de l’identité et de la culture que nous défendons ici. 

Ce n’est pas un hasard si l’initiative de cette réflexion naît au sein du No Border. C’est depuis cet espace solidaire des musiques minorisées, minoritaires, non hégémoniques, non mainstream que nous nous sentons légitimes d’aborder ce sujet d’une façon ancrée. Il est bien question dans ce festival de musiques populaires, de musiques « situées » au coeur de rencontres, de circulations, de dons et d’emprunts, de traditions en mouvements, d’origines reçues ou adoptées (je cite quasiment mot pour mot la présentation du No Border)… bref nous nous trouvons bien dans un monde d’appropriations manifestes, revendiquées et libres. Cet endroit est enfin celui où les musiques du territoire français gagnent elles aussi un espace de visibilité, d’audibilité, elles conquièrent un possible d’émancipation, de création, d’expérimentation, en oeuvrant au déplacement, et enfin, très important, en déjouant les assignations identitaires. 

Ce colloque que nous avons plutôt organisé comme « partage d’expériences artistiques », invite à un travail réflexif sur les pratiques d’appropriations et les rapports de domination qu’elles peuvent reproduire, invite à nous questionner sur notre légitimité de création, d’exploration, de mouvement. Et cette légitimité d’artiste est indissociable d’une responsabilité que nous avons à transformer ces relations asymétriques.

Envisager le phénomène d’appropriation culturelle au pluriel nous permet aussi d’entendre sur la question, à la fois desinsiders et outsiders, des détenteurs légitimes et emprunteurs, autochtones, exilés, patoisants, bâtards ou voyageurs. Nous accueillons aussi en ce sens des chercheureuses qui observent ces phénomènes plus ou moins problématiques de circulation musicale. Toustes ont accepté de nous faire part de leur questionnement sur l’appropriation culturelle… un questionnement dont visiblement ils n’avaient déjà pas pu faire l’économie. 

Parler d’appropriation culturelle c’est tout d’abord admettre que des notions comme l’universalisme, l’humanisme et l’ouverture sur le monde sont aujourd’hui largement discutées - non pas du point de vue des idées - mais de leur effectivité dans le monde réel. L’universalisme qu’il nous faut défendre est un universalisme dont historiquement nous n’avons encore jamais fait l’expérience. Et sans un universalisme plein, l’humanisme a-t-il un sens, un poids ? Et que signifie être ouvert sur le monde quand cette ouverture même est conditionnée par des principes inégalitaires au niveau mondial ? 

Dans le basculement global, idéologique, technologique, géopolitique que nous traversons… nous savons l’urgence et la nécessité d’un changement de paradigme. Cela peut sembler vertigineux voire effrayant – notamment pour une bonne partie de l’Occident, héritier des Lumières - mais c’est précisément ce qui nous anime ici. En effet la notion d’appropriation culturelle intervient à coup sûr dans ce changement de paradigme : elle participe d’une redéfinition des identités, des communautés, des cultures et met à l’épreuve cet universalisme de principe, cet humanisme si aléatoire. Elle s’ancre enfin et avant tout dans une dénonciation du grand partage à l’endroit de la culture, de la création, de la mise en récit, entre populations blanches et non-blanches, entre l’Occident et le reste du monde. 

Accepter de coordonner un tel colloque me paraissait évident et pourtant très vite, c’est dans un inconfort intellectuel et politique que je me suis retrouvée :  celui de réunir sue cet événement des chercheur-ses et artistes majoritairement blancs et issus de contextes occidentaux. Pourquoi parler d’inconfort me direz-vous quand il s’agit de parler depuis nos positions sociales historiquement dominantes et a priori privilégiées, eh bien parce que depuis nos « privilèges » en réalité il nous manque assurément quelque chose à la compréhension du monde. Le philosophe jamaïcain Charles Mills appelle « ignorance blanche » cet ethnocentrisme dominant de l’Europe coloniale, ce regard finalement limité, biaisé porté sur l’Histoire et les sociétés humaines. 

Il y a une autre facette de cet inconfort, celle de parler depuis un monde blanc, occidental, européen, français qui n’est pas celui de la culture dominante officielle. C’est en toute légitimité que nous joindrons à cette réflexion nos expériences de ré-appropriation des musiques traditionnelles, aux esthétiques parfois révolues, marginalisées, subalternisées qui deviennent aujourd’hui parfois même convoitées, courtisées ou du moins considérées dignes d’intérêt par les mondes de la création.La notion d’appropriation culturelle a aussi ceci d’intéressant qu’elle nous permet de réinterroger nos notions de tradition et de création, tout comme celles de patrimoine (ce que l’on souhaite sanctuariser, sauvegarder, conserver). C’est finalement nous demander « à quoi tenons-nous vraiment dans la musique ? ».

Dans cet inconfort, nous pouvons trouver un premier moteur à l’action, un inconfort fécond qui nous oblige à rechercher une manière d’être ensemble, à ne pas faire comme si nous l’avions déjà trouvée alors que cet « ensemble » (celui chargé d’universalisme, d’humanisme et d’ouverture au monde pour de vrai) n’a toujours pas réellement existé. Passer à l’action c’est d’abord initier une réflexion collective depuis cette place, celle de la création et de la production, celle des artistes, des professionnelles et donc aussi celle d’une économie de la culture. C’est commencer avant toute chose par un travail réflexif, sur nous-mêmes, sur nos représentations de la culture et de la musique, sur nos pratiques ordinaires d’appropriation, un travail critique et politique dans lequel nous devons nous engager dans les mois et les années qui viennent. D’autres événements et moments prolongeront ainsi la réflexion, notamment la réalisation en parallèle d’une série radiophonique sur les pratiques ordinaires d’appropriation musicale, proposée tout au long du premier semestre 2026 sous forme de chroniques et d’enquête, des publications du moins nous l’espérons, des rencontres professionnelles et ateliers sur la question en ouvrant la discussion à d’autres réseaux associatifs, militants et d’autres mondes artistiques.

Bon colloque, bonne réflexion, et au travail."

Avec l'animation et la modération par les journalistes musicales Jeanne Lacaille et Aliette de Laleu. Avec les éclairages scientifiques de Elina Djebbari, Erwan Burban, Anaïs Vaillant, Julien Mallet et la participation courageuse des artistes Elsa Corre, Christophe le Menn, Marion Cousin, Fawaz Baker, Rebecca Roger Cruz, Maiana Lavielle, Sylvain Barou, Line Willerwal... et les interventions depuis le public.