Il ne s’agit nullement d’une injonction anti-écolo ou contre-glanage, mais bel et bien d’un appel à la résistance dans nos productions artistiques et intellectuelles. De quelles manières produire une connaissance valable qui ne soit pas récupérable par des idéologies contraires et ennemies ? Prenons l’exemple d’un texte à la fois scientifique et littéraire comme pourrait l’être celui d’un ethnographe. L’ethno-graphe, celui qui « écrit » un « peuple » a encore aujourd’hui deux possibilités. La première, écrire dans les rails de l’académisme, se garantissant une carrière universitaire, et adhérer au ton « neutre », celui de l’objectivité. La seconde, écrire à partir de lui, se préparant aux accusations de postmodernisme par ses collègues, et utiliser le jeu de la subjectivité, le « je » qui a vécu et témoigne de sa place. Finalement laquelle de ces deux écritures est selon vous la plus irrécupérable ? Quitte à ne pas être une science exacte, autant choisir le mode subjectif à ne pas confondre avec le mode autobiographique et narcissique. Il s’agit par un travail réflexif, parfois même de socio-analyse, d’inclure dans son écriture une description du point d’observation et une démythification du regard. Le lecteur est ainsi informé de l’origine du texte. L’ethnographe se livre au lecteur comme l’aborigène de ce texte. Nous déconstruisons la définition littérale de « ethnographie » comme « écriture d’un peuple » pour proposer « informer de l’origine du texte ». La plus vulnérable des écritures, la plus récupérables, serait celle qui reste dans l’entre-deux, qui se voudrait neutre tout en étant nourrie d’éléments inconsciemment normés par la culture de l’auteur et présentés comme objectifs. L’objectivité parait presque à ce niveau-là et dans les sciences dites « humaines » être une contrainte imposée par le haut pour inciter à la production d’un texte creux mais imposant dans sa forme. Tel un monument historique sculpté dans la pierre la plus indestructible mais qui serait au fil de l’histoire au centre de commémorations contradictoires. Soyons irrécupérables ! N’acceptons pas ce cadre, au départ adapté aux sciences dures, dans nos réflexions humaines sur le multiple et la complexité du réel. Et à nous également de sortir du texte. L’acte est d’autant plus irrécupérable qu’il est libre de contraintes académiques et d’autocensure bien pensante. Nos corps et nos voix, dans l’instant, ne peuvent être récupérés si nous restons radicaux. Si nous parlons de là où nous sommes, sans chercher de légitimité, sans asseoir un pouvoir, si nous disons juste qui nous sommes et ce que nous voyons. Si nous n’abandonnons jamais notre esprit critique et notre conscience du global dans l’instant et dans l’histoire. Là aurons-nous peut-être réussi à être irrécupérables, si nous ne le sommes pas déjà depuis longtemps. Notre « irrécupérabilité » est à la fois cause et conséquence de notre liberté, et notre recherche collective. (Les Aborigènes, Editorial du Tad n°6, 2010)
Soyons irrécupérables !
Il ne s’agit nullement d’une injonction anti-écolo ou contre-glanage, mais bel et bien d’un appel à la résistance dans nos productions artistiques et intellectuelles. De quelles manières produire une connaissance valable qui ne soit pas récupérable par des idéologies contraires et ennemies ? Prenons l’exemple d’un texte à la fois scientifique et littéraire comme pourrait l’être celui d’un ethnographe. L’ethno-graphe, celui qui « écrit » un « peuple » a encore aujourd’hui deux possibilités. La première, écrire dans les rails de l’académisme, se garantissant une carrière universitaire, et adhérer au ton « neutre », celui de l’objectivité. La seconde, écrire à partir de lui, se préparant aux accusations de postmodernisme par ses collègues, et utiliser le jeu de la subjectivité, le « je » qui a vécu et témoigne de sa place. Finalement laquelle de ces deux écritures est selon vous la plus irrécupérable ? Quitte à ne pas être une science exacte, autant choisir le mode subjectif à ne pas confondre avec le mode autobiographique et narcissique. Il s’agit par un travail réflexif, parfois même de socio-analyse, d’inclure dans son écriture une description du point d’observation et une démythification du regard. Le lecteur est ainsi informé de l’origine du texte. L’ethnographe se livre au lecteur comme l’aborigène de ce texte. Nous déconstruisons la définition littérale de « ethnographie » comme « écriture d’un peuple » pour proposer « informer de l’origine du texte ». La plus vulnérable des écritures, la plus récupérables, serait celle qui reste dans l’entre-deux, qui se voudrait neutre tout en étant nourrie d’éléments inconsciemment normés par la culture de l’auteur et présentés comme objectifs. L’objectivité parait presque à ce niveau-là et dans les sciences dites « humaines » être une contrainte imposée par le haut pour inciter à la production d’un texte creux mais imposant dans sa forme. Tel un monument historique sculpté dans la pierre la plus indestructible mais qui serait au fil de l’histoire au centre de commémorations contradictoires. Soyons irrécupérables ! N’acceptons pas ce cadre, au départ adapté aux sciences dures, dans nos réflexions humaines sur le multiple et la complexité du réel. Et à nous également de sortir du texte. L’acte est d’autant plus irrécupérable qu’il est libre de contraintes académiques et d’autocensure bien pensante. Nos corps et nos voix, dans l’instant, ne peuvent être récupérés si nous restons radicaux. Si nous parlons de là où nous sommes, sans chercher de légitimité, sans asseoir un pouvoir, si nous disons juste qui nous sommes et ce que nous voyons. Si nous n’abandonnons jamais notre esprit critique et notre conscience du global dans l’instant et dans l’histoire. Là aurons-nous peut-être réussi à être irrécupérables, si nous ne le sommes pas déjà depuis longtemps. Notre « irrécupérabilité » est à la fois cause et conséquence de notre liberté, et notre recherche collective. (Les Aborigènes, Editorial du Tad n°6, 2010)
Prière à Sainte Précaire

maintenant que nous sommes vivants,
des turpitudes intellectuelles
qui nous rendent lucides sur la cruauté du monde.
Permettez-nous de ne plus analyser le monde social,
D’accepter les hiérarchies, de nous soumettre aux puissants,
De façon à nourrir nos proches, nos enfants,
Sans se compromettre aux yeux de notre Seigneur.
Donnez-nous aujourd’hui les certitudes d’un monde figé,
Pour que nous puissions dresser nos frères
et répondre à la demande du marché.
Nous oublierons les enseignements passés, les connaissances usées,
Tout Monde
St Blaise, patron des gorges déployées
Photo d'ALGoLe Carnaval n'est pas un festival
Ce n'est pas parce que nous sommes un peu niçois
que nous nous approprions le Carnaval,
Mais bel et bien parce qu'il est scandaleux et impertinent.
Carnaval se moque de l'inter-culturalité,
Carnaval préfèrerait à la limite être trans-culturel,
d'ailleurs Carnaval se moque de la Culture tout court
surtout quand elle porte la majuscule des dominants.
Carnaval est païen, gourmand et insolent.
Mais Carnaval est aussi un roi. Le roi des vents.
Si nous nous approprions le Carnaval,
c'est que la contestation doit se réinventer.
Carnaval accueille les insoumis dans ses rues
et nous force à inventer de nouvelles armes.
Mais pas que du vent.
Aussi du gaz, de l'explosif et de l'hilarant.
Quand le Pouvoir s'approprie Carnaval,
il maintient l'ordre social en feignant de le renverser.
Nous ne sommes pas dupes.
Les masques du Pouvoir, nous les arrachons aussi
grâce à nos bâtons de connaissance.
Nos savoirs déconsidérés sont les mieux à mêmes de démasquer les puants aux dents blanches,
les salauds aux mains propres,
les nazillons démocrates
ou les spéculateurs concentrationnaires.
Nous ferons gras et cendres
en soutien aux peuples qui s'élèvent
dans les inavouées"colonies" françaises.
Nous ferons gras et cendres
jusque dans le Carême politique et économique que l'on nous impose.
Ne laissons pas Carnaval otage de l'industrie,
otage des médias, otage du divertissement.
Libérons Carnaval des dominants et de leurs cages dorées.
Que vive Carnaval !
Carnavals urbains.
Carnaval de la Plaine 2006. Procès du caramentran (cette année-là Gabi le Gabian) : procès des dirigeants locaux et nationaux, des entreprises privées qui se gavent d'argent public, et de tous les acteurs de la gentrification marseillaise et mondiale.
Le cri du Frioul "C'est où qu'on est encore libre ?"
(...) Tu es sage, laisse émerger ta folie.
Tu possèdes la vision profonde, sois aveugle,
Tu entends, sois sourde.
Qu'ils t'imaginent comme un bloc d'insensibilité
et entendent ce qu'ils désirent. (...)
(...) L'esprit humain ne peut trouver satisfaction
Dans le pouvoir, serait-ce celui d'un roi.
Il ne peut trouver satisfaction en renonçant au monde
Mais il la trouve en revenant sans cesse à sa propre source. (...)
Lalla, XIVème siècle.
Rigaudon dans la ville
Les pieds dans un rayon de soleil marseillais.
" Le petit paysan voit son mode de vie, ses objets quotidiens, survalorisés et mythifiés alors que lui-même en était arrivé à les déprécier et à vouloir imiter les modèles de la ville. Et voilà que les gens de la ville feignent de l'envier. Il sait son monde condamné, et la civilisation qui le tue le pare au dernier moment de toutes les vertus. Cette culture populaire que les paysans, et plus généralement les minoritaires, laissaient mourir parce que la promotion sociale et le progrès l'exigeaient, voilà que réduite en folklore, elle devient un objet marchand. Eux-mêmes sont des objets marchands, ils font partie des biens de la réserve indienne, du patrimoine que le tourisme met en valeur. Alors ils sont flattés et amers en même temps", Roland Pécout, Musiques folk des peuples de France, 1978.
Diffusion et expropriation culturelles
[1] SAPIR Edward, Anthropologie, Editions de Minuit, Paris, 1967, p. 325-358.
Metelkova city - Alternatives etc...
Invention de tradition ou appropriation ?
Le 1er mai à Rauba Capeu, au pied du chateau qui n'existait pas, viennent autour de la Santa Capelina ceux qu'on appelle les travailleurs du chapeau, de l'imagination, du pantai (mot niçois intraduisible). Ils amènent le poisson frais pour la soupe, de quoi jouer, danser, et chanter et déposent leurs voeux auprès de la Santa avant de l'accompagner en musique dans une procession qui finira dans l'eau. Cette fête a lieu tous les 1ers mai à Nice depuis 15 ans. A l'année prochaine !
http://marseille.indymedia.org/news/2004/05/120.php
[...] Après la pénétration de la musique brésilienne en Europe au début du XXème siècle, c’est un « brésilianisme » qui se construit en France à partir de la fin des années 1950, lors de la sortie du film de Marcel Camus Orfeu Negro. Ce mouvement influencera plus au départ le spectacle vivant et la musique de variétés que les pratiques musicales elles-mêmes. Depuis cette époque, un phénomène de « cryométonymie »[1] est à l’œuvre en France, ou encore en Europe, qui consiste à identifier le Brésil en le représentant par l’aspect musical de sa culture. Celui-ci est cependant relié à sa portée politique : « la musique brésilienne véhicule une certaine idée de la démocratie (…) La naissance de la Bossa Nova est simultanée à la naissance de Brasilia, une ville révolutionnaire (…) Et la MPB[2], dont le chef de fIlé était Chico Buarque, était un exemple de résistance à la dictature militaire[3] » décrit André Midani, le Commissaire de la Saison du Brésil en France en 2005. Si le Brésil est le premier partenaire commercial de la France en Amérique Latine, et que les échanges scientifiques et techniques sont conséquents[4], c’est la création musicale qui sera mise en avant dans cette manifestation culturelle. L’association Française d’Action Artistique qui coordonne cette saison se donne pour objectif officiel sur son site internet[5] de « resserrer les liens » entre les deux pays : « un Brésil créatif, modèle de diversité et de rencontres culturelles », et une France « creuset de cultures très différentes où la mécanique de l’intégration a longtemps bien fonctionné et connaît aujourd’hui des difficultés ». L’association parle d’un « modèle brésilien de paix sur la scène internationale », d’un modèle d’intégration « harmonieux », et d’une « cohérence » dans la diversité culturelle brésilienne. Le discours institutionnel français relaie donc cet imaginaire politique idéal, transmis en majeure partie par la musique brésilienne en circulation depuis le début du XXème siècle en France.
On peut se demander dans quelles mesures cet imaginaire politique créé autour du Brésil aurait pu influencer un mouvement comme Zou Mai dans le choix de pratiquer la batucada. Au-delà d’un objectif de contestation sociale et culturelle, que les membres de Zou Mai auraient projeté sur les percussions brésiliennes collectives, l’appropriation d’une pratique musicale brésilienne n’est-elle pas politiquement confortable ? En effet, la communauté brésilienne étant peu représentée à Nice, la batucada s’échappe de fait d’une catégorie de pratique culturelle communautaire. Il ne s’agit pas de s’approprier la musique qu’un groupe socioculturel français revendique déjà comme un outil de contestation sociale et d’expression identitaire, comme le rap. Il ne s’agit pas non plus de s’approprier une musique d’Amérique du Nord ou anglo-saxonne, comme ont pu le faire des musiciens traditionalistes occitans dans les années 1970 ou, ici encore, des rappeurs des milieux urbains défavorisés liant leur expérience de « la banlieue » à celle des ghettos afro-américains[6]. Un actuel « degré d’antipathie envers la culture populaire américaine » (Stokes, 2004, p. 374) au sein de certains mouvements dits « alternatifs » animés par les classes moyennes et intellectuelles, pourrait expliquer ce possible confort de projection sur le Brésil et sa culture musicale, à la fois institutionnalisée, connue de tous, et base d’une contestation sociale, dans une quête de ses racines.
L’imaginaire français autour de la culture brésilienne qui s’est construit à travers le siècle dernier a contribué à la création de nombreuses batucadas en France. La « confortable » appropriation de la musique brésilienne par ces groupes français repose d’abord sur les représentations communes de Carnaval, de fête, et de « défoulement » collectif puis sur un idéal socioculturel et politique brésilien. Cela n’empêche pas chaque groupe de justifier différemment sa démarche d’appropriation : substitut à un folklore inexistant ou méconnu, facilités d’apprentissage et efficacité sonore, passion musicale du samba ou, de manière évasive, « le besoin d’exotisme »[7]. Ces diverses intentions d’appropriation trouvent leur sens propre à l’intérieur de leur sphère d’existence et s’intègrent aux stratégies de vie locales et particulières. Si l’imaginaire propre à chaque batucada a son caractère autoréférentiel[8], la situation d’appropriation sur place, au Brésil, est en elle-même créatrice d’expériences communes à tous ces groupes qui restent alors, malgré leurs pratiques distinctives parfois localistes, des Français aux yeux des Brésiliens [...]. Vaillant A., 2005.
[1] D’après Arjun Appadurai in FRIEDMAN Jonathan, « Des racines et (dé)routes. Tropes pour trekkers », L’Homme n°156, EHESS, 2000, pp. 187-206 (p. 189)
[2] La Musique populaire brésilienne.
[3] Qui a duré de 1964 à 1985.
[4] Site du Ministère des AffairesEtrangères, http://www.diplomatie.gouv.fr/.
[5] http://afaa.asso.fr/.
[6] STOKES Martin, « Musique, identité et « ville-monde ». Perspectives critiques », L’homme n°171-172, Musique et anthropologie, EHESS, Paris, 2004, pp. 371-388 (p. 374)
[7] Tour de table entre membres de batucadas différentes en mars 2004, à Récife.
[8] Jean-Loup Amselle in TURGEON Laurier, DELAGE Denys, OUELLET Réal, Transferts culturels et métissages Amérique/Europe XVIème-Xxème siècle, L’Harmattan, Paris, Anthropologie du monde occidental, Presses de l’Université Laval, 1996 (p. 59)
